Routes et mobilités: Dossier RD 1075 : Le casse-tête invisible des travaux routiers

« Voitures ! » Quasi instantanément, la lame du chasse neige, le plus gros de tout le Département, s’abaisse. Aux manettes, Maud, agent d’exploitation au Centre technique (CT) du Monêtier-les-Bains. Au volant, son collègue, Erwin. Dehors, au sommet du col du Lautaret, une ambiance blizzard et Sibérie. « Trois fois rien » pour les agents. Dans la cabine, peu de mots, l’essentiel. Concentration oblige. « C’est surtout qu’on se connaît bien. On sait comment chacun de nous réagit et travaille. Si tu n’as pas confiance en ton binôme, les choses sont beaucoup plus compliquées », expliquent les deux agents. Et ici, elle est totale.
D’autant plus que l’un a formé l’autre, cinq ans plus tôt : « elle m’a tout appris », confie Erwin. Elle ? Maud, 17 ans de route dans le rétro et « la seule femme de France à conduire une fraise à neige », insiste, sourire aux lèvres, Erwin.
Au début, « les anciens » lui portaient un regard circonspect. Mais son professionnalisme a vite permis de poser les bases. En parallèle, Maud avait (et a toujours) à cœur de « cultiver sa non-différence. Je suis payée de la même manière que mes collègues masculins. C’est normal que j’en fasse autant qu’eux, c’est une question de respect. Après, on s’entraide et nous adaptons aux aptitudes de chacun : on ne va pas demander à un collègue corpulent d’aller ramper sous le châssis d’un engin. » Question de logique, pas de sexe.
Il est tout de même un petit détail qui prête à sourire dans la salle de repos du CT du Monêtier : un calendrier. En lieu et place de la sempiternelle blonde pulpeuse au maillot échancré, un brun ténébreux aux tablettes de chocolat.
Clin d’œil signe d’une évolution plus générale, constatée également par Johanna, responsable ingénierie des travaux au CT de Gap : « Quand une fille arrive sur un chantier, elle ne se fait plus siffler ou klaxonner comme il y a 10 ou 20 ans. » De quoi contraster avec ses débuts dans le privé, « on me faisait clairement ressentir que je n’avais pas la tête de l’emploi. Difficile de savoir si c’était parce que je suis une femme ou si c’était en lien avec mon jeune âge », confie celle qui, c’est un fait dans son milieu pro, appartient « à la minorité visible. » Et Maud d’ajouter « c’est sûr, les anciens étaient plus rigides ». Et Johanna de rebondir : « après, des gros machos, il en existe encore ».
« Dire ‘‘mercredi je ne peux pas je m’occupe de mes enfants’’ m’a longtemps fait culpabiliser »
Mais globalement, la question du genre des métiers se pose chaque jour un peu moins. Alors tout ne s’est pas fait en un jour. « Dire ‘‘mercredi je ne peux pas je m’occupe de mes enfants’’ m’a longtemps fait culpabiliser », confie Francesca, collaboratrice d’exploitation au sein de l’Antenne technique de Briançon. Un poids dont elle s’est aujourd’hui libérée, aidée « par le système de Mot (système de modulation du temps de travail) du Département qui est un vrai plus sur ce point. Ne pas être là en semaine, ce n’est plus une exception. » Il n’empêche qu’elle reste cette maman championne de jonglerie entre vie pro et perso. Un statut qui lui a appris « à optimiser » son temps de travail et « l’oblige à être plus efficace ». Une efficacité encore synonyme de sésame pour qu’une femme se fasse accepter et reconnaître dans les sphères où la masculinité règne en maître : « Récemment, nous avons eu une formation. Il y avait une petite jeune à qui les hommes ne laissent passer aucune erreur. Notre conseil : monter en compétences et gagner en crédibilité », raconte Francesca. Si l’évolution est en marche, le chemin vers la mixité dans le monde du travail reste encore long. Le sens de l’histoire comme la littérature universitaire semblent pourtant donner raison à ses partisans.